Colloque Mission Laïque française, 17-18 mai 2010 « Le français au courant
des langues du monde »
Conférence :
« Enseignement bi/plurilingue : accompagner un
processus d’évolution / rénovation pédagogique dans une perspective d’éducation
plurilingue et interculturelle »
Pour citer cet article :
Le colloque de la MLF a pour ambition d’introduire un
changement curriculaire et pédagogique, nécessaire dans le contexte de la
mondialisation, avec pour slogan « Le français au courant des
langues du monde ». Ce nouveau
projet s’inscrit clairement dans une longue tradition, que je découvre, bien
résumée dans la présentation générale et que je me permets de rappeler :
« Sa devise : « deux
cultures, trois langues » indique bien que pour la MLF la question
d’une pédagogie fondée sur l’égalité des langues, est dès l’origine sa priorité, et qu’elle fonde la quête
d’un projet d’éducation alternatif. La « scène primitive » qui génère
cette vision est à Madagascar ; Pierre Deschamps, jeune instituteur avant
d’être le fondateur de la MLF, met l’école coloniale devant cette évidence
qu’une langue étrangère imposée, -fût-elle celle de la République !-, est
une violence qui nuit autant à celui qui la reçoit qu’à la langue française
ainsi instrumentée. Comme il n’y avait aucune évidence philosophique à admettre
ce principe, il n’y a pas plus d’évidence pédagogique à le mettre en œuvre.
L’histoire de la MLF, partout où elle s’est implantée, est celle de ce
tâtonnement méthodologique autour de l’apprentissage des langues, à partir
d’une langue de scolarisation, le français, appris et non imposé, et introduit dans le respect de la langue
nationale. » On ne peut être plus clair. La contribution que je souhaite
apporter se limitera à la question de l’enseignement bi/plurilingue et son
développement vers une réflexion plus large que le Conseil de l’Europe mène
autour des « langues de scolarisation » et le développement d’une
compétence plurilingue et interculturelle. Je partirai de l’idée que dans bien
des cas « l’enseignement bilingue » est fortement marqué par une
tendance à l’uniformisation. Or, si l’on retient la nécessité de
différenciation du projet de la MLF, il est alors indispensable de revoir et d’interroger
de manière large les principes qui pourraient être retenus pour le projet qui
se dessine aujourd’hui.
1. Une lecture personnelle du projet de la MLF
La réflexion que l’on peut mener dans le cadre des écoles de
la MLF se doit d’être modeste et prudente puisqu’on embrasse l’ensemble des
continents et des visions éducatives mondiales. La MLF, en matière d’éducation,
est marquée par le souci majeur de la pluralité et de la différenciation. Cette
préoccupation touche bien entendu le système des valeurs avec une démarche
respectueuse des différences et, par nécessité, une prise de recul par rapport
à l’ethnocentrisme français très marqué par l’universalisme et une forme
d’uniformisation. Mettre en avant la mise en réseaux de deux cultures et de
trois langues n’est donc pas anodin. Cela place les responsables éducatifs et
les enseignants face à une vision de l’homme pluriel (voir Lahire, 2001), d’un
élève porteur d’histoires plurielles et héritier d’un capital culturel et
linguistique pluriel. La question de l’éducation ne peut de ce fait se réduire
à la formation d’un citoyen français parfaitement intégré et respectueux des
valeurs d’un état nation. Dans ce contexte, l’enseignement des langues est de
toute évidence en recherche d’approches aussi ouvertes que possible. Il paraît
logique de se demander si le modèle fourni par l’enseignement bilingue, compris
comme l’acquisition et la maîtrise parfaite et égale en tous points de deux
langues, est adapté. On pourrait aller
plus loin en se demandant si l’on ne doit pas chercher une plateforme commune
définissant certains principes, plateforme qui serait capable d’héberger la
pluralité des contextes, plutôt que de viser un nouveau modèle. En effet, le
trio des langues, institué par le projet, met obligatoirement en présence le
français comme langue de scolarisation, la langue nationale du pays comme
deuxième langue probable de scolarisation et l’anglais comme langue
véhiculaire, lingua franca, imposée mondialement. On tourne le dos de cette
façon au modèle bilingue rassurant et stabilisé pour aller vers un chemin moins
balisé. Cette logique nouvelle implique ainsi des réseaux, des contacts, des
échanges, des imbrications nombreuses et hautement complexes. La complexité de
la proposition implique également une « pédagogie de la rencontre et
citoyenneté », capable de tenir compte de la diversité des contextes et
des cultures et tournée vers le pays d’accueil.
Je verrai dès lors un projet sous tensions
multiples que je résume ainsi :
• La tension des dynamiques identitaires : comment poser la
question de la citoyenneté portée par tout système éducatif qui tiendrait
compte des identités multiples (régionale, nationale, etc.) ; cette question se
pose-t-elle de la même façon d’un continent à l’autre (Maghreb ≠ Asie) ?
• La tension des dynamiques plurilingues : comment poser la
question de la/des langues de scolarisation (français + autre(s) langue(s)) ;
comment tenir compte et définir les répertoires / capital d’héritage, les
répertoires en construction ; comment envisager les contacts de langues au sein
des établissements, au sein des cours ?
• La tension des dynamiques éducatives : diversité des
contextes, des cultures éducatives ; existence d’une forte tradition normative
(par cœur) ; imprégnation du religieux/sacré qui peut également être forte dans
certains contextes ; valeurs plurielles ? comment concilier l’universalisme,
l’approche laïque contextualisée de la MLF ?
• La tension des dynamiques économiques : nécessité de
l’efficacité de la formation ; attraction de la rigueur d’une
« méthode française » idéalisée voire fantasmée ; respect des
standards nationaux et internationaux, nécessité d’être parmi les meilleurs ;
demande sociale de certifications ; comment sortir d’un immobilisme imposé par
cette réalité économique des résultats ?
2. Forces et permanences de la tradition pédagogique : une uniformisation institutionnelle et pédagogique bien ancrée dans la formation « à la française »
Tout système éducatif s’inscrit dans une tradition
idéologique, politique, historique. On peut distinguer des visées multiples des
finalités et des missions éducatives. Certaines écoles de la MLF peuvent ainsi
se trouver dans des cultures éducatives différentes voire opposées à la visée
française. Roegiers (2008) distingue les systèmes éducatifs plus tournés vers
l’uniformisation (les pays anglo-saxons) et
ceux qui sont plus tournés vers la différenciation (la Finlande, par
exemple). Les évaluations internationales de PISA ont propulsé la Finlande
comme exemple à suivre grâce à l’excellence de ses résultats. Rappelons que les
tests de PISA proposent une optique, pour les mathématiques, de la résolution
de problème qui permet de rendre compte de solutions plus ouvertes et moins
reproductives et donc plus différenciées. Cette façon d’évaluer l’acquisition
de compétences suppose une certaine vision de l’école plus différenciée et
moins uniformisante.
La tradition française constitue, à n’en pas douter, un
courant spécifique. Elle n’est pas bonne élève et maintient une optique de la
reproduction, qui est à la base même de l’uniformisation. D’un point de vue
pédagogique, pour les mathématiques par exemple, le référentiel de compétences
de PISA définit trois niveaux :

Les questions de PISA relèvent à plus de 70% des niveaux 2 et
3, niveaux qui définissent bien la résolution de problème, alors que seules 15%
des questions du brevet de collège français relèvent de ces niveaux. La
majorité des questions du brevet sont au niveau de la reproduction, très
rarement au niveau de la réflexion. On voit bien à travers cet exemple la
tension, au sein même de la pédagogie, entre uniformisation et différenciation.
Par ailleurs, les visages de l’uniformisation prennent des
formes inattendues. L’approche par compétences, qui se généralise un peu
partout dans le monde, semble s’orienter vers l’uniformisation par le biais des standards nationaux et
internationaux, rejoignant ainsi le modèle anglo-saxon piloté par les résultats
et l’employabilité. En langues, cette uniformisation avance également à grands
pas et suit le même chemin des standards. L’échelle des compétences du CECR est
utilisée, certains disent « détournée », pour définir de nouveaux
standards pour les langues. Ainsi, le Socle de connaissances et de compétences
s’appuie sur ces standards et définit les niveaux de sortie pour les différents
cycles. L’évaluation certificative s’institutionnalise, donnant ainsi les
moyens de comptabiliser les réussites au niveau local, régional et national.
Autre exemple, l’indicateur européen, qui va être mis en place en 2011, a pour
ambition de comparer les résultats des systèmes éducatifs au niveau
européen : combien d’élèves ont atteint le niveau A2 ou B1 à la fin du
collège. On assiste ainsi à une uniformisation imposée par les standards avec le
risque de ne plus tant apprendre une langue et une culture que de s’entraîner
aux épreuves d’examen et réussir la certification. On peut dès lors craindre
que ce mouvement vers une évaluation rationalisée, qui fait alors écho à une
demande sociale de certification, va faire pencher la balance des dynamiques
économiques, dont nous avons parlé, vers l’uniformisation plus que vers la
différenciation pédagogique.
Par ailleurs, l’enseignement bilingue, tel qu’on le connaît,
s’inscrit dans une tradition d’excellence. L’exemple des sections bilingues
francophones en Pologne, que je connais bien, illustre cette tradition. On
s’attend à ce que les élèves soient des quasi natifs. Le cours de français est
à horaire renforcé, avec dans beaucoup de cas une année zéro qui permet de ne
faire que du français. On vise clairement une maîtrise parfaite de la langue.
Les cours dans les autres disciplines peuvent alors se faire comme si les
problèmes de langue n’existaient pas. On a ainsi un double cloisonnement :
une séparation nette entre la langue d’origine et la langue étrangère, un
cloisonnement entre le cours de langue étrangère et le cours des disciplines,
le professeur de langue servant à présenter si besoin le lexique spécialisé et
les formes grammaticales fréquentes. On
peut en déduire l’équation suivante : pour l’approche traditionnelle
(majoritaire) en enseignement bilingue la L1 = L2, c’est la discipline dite non
linguistique qui prime. Les copies d’élèves que nous avons pu analyser montrent
que le professeur ne prend en compte que la maîtrise de sa discipline. Il ne
cherche pas, ou très rarement, à valoriser la maîtrise de la langue étrangère
par les élèves, puisque ceux-ci sont censés maîtriser la langue cible.
L’uniformisation pédagogique se retrouve aussi dans ce contexte, selon le
modèle de l’immersion. L’idéal d’intégration langue et discipline, que l’on
retrouve dans les appellations CLIL (apprentissage intégrant langue et
discipline, Content and Language Integrated Learning) et EMILE (Enseignement
des Matières Intégrant les Langues), qui va dans le sens du décloisonnement des
didactiques, des contacts des langues et des cultures, a du mal à se
développer. Cette uniformisation et ce cloisonnement se retrouvent dans les
nouvelles grilles d’évaluation en France. Elles séparent clairement la langue
et la discipline (voir infra la grille de Reims langue/DNL). Cette grille,
d’autre part, permet de rendre compte des connaissances et compétences séparées
relatives aux deux disciplines. Il n’y a que peu de place pour la médiation
interculturelle entre les disciplines et une visée plus intégrée des langues en
contact, médiations multiples qui constituent ou devraient constituer une des
spécificités et valeur ajoutée de l’enseignement bi/plurilingue.

Pour nous résumer : d’une part, la tendance lourde
d’une certaine tradition éducative bien représentée par l’enseignement « à
la française », mais aussi l’évolution actuelle des standards dans
l’approche par compétence, standards nécessaires à l’évaluation institutionnelle
et à la comparaison des performances des systèmes éducatifs, maintiennent et
renforcent l’optique de l’uniformisation. D’autre part, la tradition bilingue,
sur le moule de l’immersion et de l’excellence, consolide un certain
immobilisme qui va dans le sens du cloisonnement des disciplines et des langues
(Springer, 2010). Ces lignes de force de notre système éducatif ne peuvent être
ignorées. Or, le projet de changement de la MLF suppose et impose une
déstabilisation conséquente de ces fondements pour permettre une prise en
compte de principes différents porteurs de différenciation et de pluralité.
3. La différenciation est-elle alors possible ? Comment définir ces nouveaux principes ?
La réflexion qui suit ne consiste pas à rejeter l’idée
d’excellence qui reste un des points forts des écoles de la MLF, c’est-à-dire
de la demande sociale dans les différents pays. Pluralisme, en effet, ne
signifie pas recherche du plus petit dénominateur commun pédagogique.
Contrairement à certains stéréotypes, la différenciation est une école de
l’exigence. Je retiendrai quelques principes généraux qui peuvent offrir des
bases pour une réflexion conforme à ce « tâtonnement méthodologique autour
de l’apprentissage des langues, à partir d’une langue de scolarisation, le
français, appris et non imposé, et
introduit dans le respect de la langue nationale » défini dans le projet
de la MLF.
Partir d’une définition de la compétence
reconnue à l’international
Sur le papier, la plupart des systèmes éducatifs
s’inscrivent ou s’inspirent de l’approche par compétence en reprenant la
définition des auteurs canadiens (Scallon, Tardif, Roegiers), mais aussi du
français Le Boterf. Pour Scallon (2007), la compétence c’est’
la
capacité à mobiliser un ensemble de
ressources pour gérer des situations réalistes et complexes
(situation-problème, tâche,…). Il ne s’agit pas d’appliquer ni même d’utiliser
de façon routinière des savoirs et savoir-faire qui viennent d’être appris,
mais de convoquer de manière inédite et originale des ressources intériorisées
et proposées.
Cette définition n’est pas éloignée de celle fournie par le
CECR. Elle reprend également l’idée de résolution de problème (situation
réaliste et complexe) présente dans l’évaluation de PISA. Deux concepts sont
particulièrement importants : le « savoir-intégrer » et le
« savoir-transférer », mis en avant par Le Boterf. Le tableau suivant,
que j’ai adapté de Roegiers, montre en mots clés les tensions que l’on peut
relever autour de cette notion de compétence (Springer, en cours).

Nous pouvons relever deux conséquences didactiques si l’on
vise l’objectif de différenciation. Il s’agit de proposer :
- des situations d’apprentissage et d’évaluation complexes et pas uniquement des activités scolaires de reproduction (des projets transversaux – ou pas – intégrant les TIC et les langues/cultures, par exemple) ;
- et d’évaluer une compétence en développement et pas uniquement de contrôler les connaissances et savoir-faire appris et prescrits par le programme (implémenter des outils formatifs : autoévaluation, portfolio, etc).
La différenciation s’intéresse avant tout au sujet
apprenant. Elle tente de mieux prendre en compte les différences, la pluralité
des histoires, etc. Elle se fixe pour objectif de faire émerger des parcours
pluriels, des chemins de développement multiples et complexes. On s’intéresse
aux compétences transversales, aux savoir-être. L’élève citoyen est également
acteur de son évaluation (Springer, 2009). De manière schématique on peut alors
opposer ces deux visions qui marquent en fait un continuum et font apparaître
les tensions à l’œuvre aujourd’hui autour de la notion de compétence (Springer,
en cours).

Prendre
en compte les réflexions autour des « langues de
scolarisation » : vers une vision plus citoyenne de l’école (Coste,
2009 et autres)
Cette question est actuellement débattue au niveau européen
(voir le site et la plateforme : http://www.coe.int/t/dg4/linguistic/schoollang_FR.asp
La vision citoyenne de l’école proposée par le nouveau
projet européen répond à deux questions essentielles pour le projet de la
MLF : quelles sont les valeurs de l’école dans une optique plurilingue et
interculturelle ? et comment mieux intégrer et inter-relier les
langues et les cultures dans le curriculum général ?
Ces deux extraits me semblent bien décrire les finalités
éducatives pouvant figurer dans une plateforme éducative commune :
• « tout projet éducatif a aussi à
voir avec des finalités et notamment des valeurs, des dispositions, des
attitudes, des manières d’être que l’école est censée transmettre ou dont elle
doit encourager l’émergence et l’affirmation individuelles. »
• « une éducation de qualité doit
préparer à l’exercice de la citoyenneté démocratique et au respect de la
pluralité culturelle et doit contribuer à l’inclusion et à la cohésion sociales. »
La question centrale du projet tourne autour des tensions
qui touchent aux dynamiques éducatives, identitaires et plurilingues,
c’est-à-dire la définition des valeurs dans un contexte mondialisé, et la
question de la citoyenneté dans ce même contexte. Quel élève citoyen
souhaitons-nous éduquer ? Ainsi, la définition de l’élève acteur social
pluriel est précisée de cette manière :
« Au cœur du système, l’apprenant,
l’élève, le jeune comme acteur social en devenir, avec son répertoire langagier
déjà là et en développement, que l’école va enrichir, contribuer à modeler et à
diversifier. »
« Ce jeune est porteur de droits à
une éducation de qualité, dont des droits linguistiques et notamment des droits
touchant à sa maîtrise progressive des variétés que présente la langue de
scolarisation, comme matière et comme langues d’autres matières, parce que
toute construction de connaissance passe par du langagier et développe les
capacités langagières, et parce que toute éducation prend aussi la forme d’une éducation
langagière. »
On peut dès lors comprendre que, dans cette optique, il va
falloir privilégier un certain « vivre ensemble », c’est-à-dire
développer des projets pédagogiques capables de faire vivre aux élèves des
expériences complexes et plurielles. L’évaluation des compétences ne sauraient
de ce fait se limiter aux « compétences standards normalisées ».
C’est bien cette idée qui est développée dans cet extrait :
« l’éducation plurilingue et
interculturelle, comme droit et comme projet, s’inscrit pleinement dans cette
visée. Mais nombre de ses objectifs,
bien que descriptibles, ne sauraient donner lieu à des mesures de
performance, à des contrôles de sortie, à une standardisation plus ou moins
uniformisée. »
Mieux tenir compte des compétences
transversales/génériques qui font la spécificité de cet enseignement ouvert aux
pluralités
La logique du projet souhaitée va dans le sens d’une
évolution de l’enseignement bi/plurilingue. La tradition de l’immersion, comme
nous avons pu le dire, n’est pas porteuse de cette nouvelle logique. Si l’on se
situe dans ce cadre pluriel, on ne peut que considérer la compétence
plurilingue comme étant hétérogène, composite, en évolution constante. Les
erreurs, les régressions sont le signe du bon travail d’apprentissage fait par
les élèves. Tous ne sont pas a priori
au niveau avancé ou quasi bilingue. Ils s’inscrivent dès lors dans une
dynamique développementale décrite par le CECR et que je simplifie ainsi :
L’échelle de 6 niveaux standardisés
Niveau A1
>>> Reproduction de blocs
lexicalisés (niveau du mot)
Niveau A2/B1
>>> Grammaticalisation
élémentaire (niveau de la phrase / paragraphe)
Niveau B2/C1
>>> Grammaticalisation
complexifiée (niveau du discours)
L’expérience montre que même dans les écoles bilingues
d’excellence bon nombre d’élèves relèvent des niveaux B1 et B2 et sont encore
loin du niveau avancé C1, même en fin de parcours. On peut également être
d’accord pour dire que ce n’est qu’à partir du niveau B2, souvent hors de
l’école et grâce à l’environnement proche, qu’une conscience plus solide et
personnelle de la langue se met en place rendant possible alors ce saut
qualitatif exemplaire vers le niveau avancé. Si l’on souhaite ne pas exclure
les nombreux élèves qui ne vivent pas chez eux des expériences plurilingues, il
semble alors indispensable de multiplier très tôt (dès le niveau A2) des expériences
authentiques plurielles à travers lesquelles ils vont agir, mobiliser leurs
ressources, résoudre des obstacles de manière créative, décrire et analyser
leurs pratiques à travers des carnets d’apprentissage, définir et rendre compte
des compétences acquises.
Parmi ces compétences se trouvent les
médiations nécessaires et logiques dans ces situations plurielles complexes,
mais aussi les compétences transversales et personnelles qui sont au cœur même
de l’agir.
Les projets transversaux et
transdisciplinaires (TPE, etc) ont permis de catégoriser ces compétences
indispensables à l’action socialement située. Rappelons-en quelques unes :
Aptitude générale : dynamisme,
initiative, implication
Réalisation de projet :
respect des échéances, apports personnels, travail en équipe, suivi et
autoévaluation, utilisation des TIC
Production finale :
inventivité, adéquation des moyens, qualité de la réalisation
Collaboration : écoute de
l’autre, prise en compte des points de vue, compréhension des différences,
responsabilité
Cette transversalité constitue un élément clé de
l’apprentissage expérientiel. Charpak, dans le cadre des projets scientifiques
« la main à la pâte », montre que les expériences vécues en science
permettent à l’élève de prendre conscience du besoin de compréhension, de
communication, de production de messages professionnels oraux ou écrits.
Lire et écrire
des textes scientifiques sont des compétences qui se construisent et
s’acquièrent, si l’enfant est placé dans des situations où il est amené à lire
et à produire des écrits de ce type, c’est-à-dire qui relèvent d’un besoin de
compréhension, de communication.
On peut multiplier les exemples dans d’autres
disciplines :
-
en mathématique, on peut entraîner les élèves à
distinguer et
utiliser deux types de productions
écrites, d’une part les brouillons pour essayer, pour chercher, pour
proposer une solution en expliquant ce qu’on fait et pourquoi et, d’autre part,
les écrits pour communiquer / les écrits de synthèse dont l’expression doit
respecter des normes ;
- de même en SVT en primaire, les textes officiels ont
clarifié cette approche en distinguant par exemple :
DIRE : « Le questionnement et les
échanges, la comparaison des résultats obtenus, leur confrontation aux savoirs
établis sont autant d’occasions de découvrir les modalités d’un débat visant
à produire des connaissances. »
ECRIRE : « Tout au long du cycle, les
élèves tiennent un carnet d’expériences et d’observations. L’élaboration
d’écrits permet de soutenir la réflexion et d’introduire rigueur et précision.
L’élève écrit pour lui-même ses observations ou ses expériences. Il écrit aussi
pour mettre en forme les résultats acquis (texte de statut scientifique) et les
communique (texte de statut documentaire). Après avoir été confrontés à la
critique de la classe et à celle, décisive, du maître, ces écrits validés
prennent le statut de savoirs. »
LIRE : « Une initiation à la lecture
documentaire en sciences est mise en œuvre lorsque les élèves rencontrent un
nouveau type d’écrit scientifique : fiche technique, compte rendu d’expérience,
texte explicatif, texte argumentatif, tableau de chiffres... »
Ces différents exemples montrent que les changements pédagogiques ne relèvent pas d’une utopie qui ne tiendrait pas compte des réalités de la classe et des impératifs institutionnels. On voit bien le parti que l’on peut tirer de ce type d’approche expérientielle pour l’enseignement bi/plurilingue.
Les situations de médiation en enseignement bi/plurilingue sont
multiples. La compétence de médiation est de ce fait indispensable. Elle est
pour l’instant peu connue et reconnue et se limite à la traduction. Je
distingue deux types de médiation pour l’enseignement bi/plurilingue (Springer,
2010) :
1. la médiation
linguistique (traductive/interlinguistique) basée sur le traitement
des documents, par exemple :
- analyser un texte dans une langue pour le présenter dans
une autre,
- interpréter un document d’une autre culture pour le relier
à d’autres documents de sa propre culture ou l’inverse,
- nommer une notion dans plusieurs langues et comprendre les
nuances d’une langue (culture) à l’autre,
- comparer des démarches scientifiques d’une autre culture
par rapport à sa propre culture.
2. la médiation
interculturelle et sociale basée sur les relations
interpersonnelles :
- s’engager dans une interaction de manière empathique pour
faciliter l’exposition et la discussion de points de vue pluriels,
- construire collaborativement de nouvelles connaissances
intégrant des optiques complémentaires ou divergentes,
- passer d’une langue à une autre, dans le cours d’une
explication, pour mieux faire comprendre un point à l’interlocuteur,
- s’appuyer sur ce que l’on sait d’une notion dans sa langue
pour l’expliquer à son partenaire en établissant des comparaisons avec la
culture de l’autre,
- questionner l’autre pour comprendre une opposition de
point de vue ou de démarche scientifique,
- évaluer en interaction l’intérêt de notions et d’approches
de la culture de l’autre et de sa propre culture.
Ces différents éléments marquent bien ce qui fait de
l’enseignement bi/plurilingue renouvelé toute sa spécificité et sa plus-value.
Ils rendent possible, d’un point de vue pédagogique, la valorisation de cette
pluralité dont nous avons parlé et qui constitue le projet de la MLF. Toute la
difficulté du projet consiste à introduire dans les esprits, sur le terrain, sa
faisabilité et la nécessité de changer une certaine logique des pratiques.
Quelques remarques conclusives
Il aurait fallu également évoquer les questions macro de
l’organisation des établissements dans cette nouvelle perspective. Je me suis
concentré sur les questions micro de la pédagogie générale. Ma réflexion a
soulevé plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Je me contenterais de
les reformuler en guise de conclusion.
Quelle est la plus value souhaitée de l’enseignement/apprentissage
dans les écoles de la MLF ?
Comment définir, entraîner et valoriser ces compétences
spécifiques ? Pour quelle citoyenneté pour quelles identités et
répertoires ?
Langues, identités, mobilité : quels répertoires construire
en tenant compte des cultures locales ?
Quelle nouvelle dynamique pour l’enseignement
bi/plurilingue : comment repenser la relation langues et disciplines, comment
éviter de compartimenter les disciplines ?
Comment intégrer la notion de médiation qui permet de
décrire et reconnaître la plus value plurielle ? Comment articuler les
médiations interlinguistiques et interculturelles ?
Comment intégrer et développer dans les disciplines dites
« non linguistiques » les activités langagières qui favorisent la
parole et les écrits transitoires (intermédiaires) ?
Bibliograpie
Charpak, G. (1996). La main à la pâte. Flammarion.
Coste, D. (2009). « Les descripteurs et la Plateforme de
ressources et de références pour une éducation plurilingue et
interculturelle ».
Conseil de l’Europe : Langues de
scolarisation http://www.coe.int/t/dg4/linguistic/schoollang_FR.asp
Huver, E., Springer, C. (en cours de
publication). L’évaluation des
compétences en langues. Didier.
Lahire B. (2001). L’homme pluriel : Les ressorts de l'action. Paris,
Hachette, coll. "Pluriel".
Roegiers X. (2008). L'approche
par les compétences dans le monde : entre uniformisation et différenciation,
entre équité et inéquité – BIEF, InDirect n°10, p. 62-77.
Scallon G. (2007, 1ère
édition : 2004). L’évaluation des
apprentissages dans une approche par compétences, Bruxelles, De Boeck.
Springer, C. (2009). La dimension sociale
dans le CECR : pistes pour scénariser, évaluer et valoriser l'apprentissage
collaboratif. Le français dans le monde, collection Recherches et
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Springer, C. (2010). Évaluer les
compétences spécifiques à l’enseignement bi/plurilingue. Le Fil du
bilingue : http://www.lefildubilingue.org/fr/content/valuer-les-comp-tences-sp-cifiques-l-enseignement-biplurilingue
Springer, C. (en cours). Évaluer les
compétences en langues. Didier.
SVT – La maîtrise des langues en
SVT : http://a.camenisch.free.fr/pe2/disciplines/svt.htm
Biographie
Claude
Springer est professeur des universités à l’université de Provence où il dirige
le département de français langue étrangère et seconde. Il est aussi directeur
de la revue en ligne Alsic qui traite
des questions d’apprentissage des langues et des TIC (http://alsic.revues.org/). Il mène des
recherches et expertises sur le plurilinguisme, les TIC et l’évaluation (http://www.lpl.univ-aix.fr/).
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