Le 24e Colloque de l'Admee qui s'est déroulé à Luxembourg les 11/12/13 janvier a permis de voir que la question de l'évaluation est avant tout une question de société. Autre constat intéressant, ce que j'ai pu écrire sur la question de l'évaluation en langues (Huver, Springer, 2011), en particulier l'ascension dévastatrice de l'évaluation institutionnelle et certificative, se pose pour l'ensemble des matières et donc pour le système dans sa totalité.
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La conférence de Xavier Roegiers a créé une onde de choc salutaire, pour moi, en plaçant les valeurs et LE politique au coeur de la réflexion. Je dois dire que cette intervention sur le projet d'école n'a pas été appréciée par tous. Les défenseurs de l'évaluation par standards semblent en effet en nombre et s'opposent violemment à une évaluation alternative. L'évaluation par tâche complexe est pourtant mise en place dans plusieurs pays, en particulier l'approche intégrée. En langues, je parle d'approche par scénario de tâches intégrées, qui est dans la logique des tâches complexes, comme je l'explique dans le livre L'évaluation en langues (2011). L'approche par scénario de tâches intégrées pour l'apprentissage des langues existe en France depuis 20 ans, en particulier dans le cadre de la certification du DCL (1995), dont j'étais un des auteurs, et aussi dans le cadre de la certification CLES (2000), que j'ai eu l'honneur de piloter et de concevoir pour l'adapter au contexte universitaire.
Il est évident que l'évaluation des acquis de la formation pilote les apprentissages. Parler d'évaluation, c'est donc s'intéresser à la face cachée du système. Aujourd'hui, au lieu de dire qu'on évalue des connaissances, on affirme qu'on cherche à évaluer des compétences. De manière évidente le terme de compétence est devenu un attracteur qui permet de tout dire et son contraire. Les exemples proposés lors de ce colloque sont éclairants. L'exemple du système éducatif belge montre que ce qui prime aujourd'hui, depuis 2000, c'est l'évaluation institutionnelle externe pour le pilotage du système. J'ai pu montrer qu'en France l'essor de l'évaluation institutionnelle remonte aux mêmes dates. En effet, l'évaluation internationale Pisa a créé à cette époque une onde de choc politique. Mais au lieu de se demander comment améliorer les apprentissages et comment accompagner les enseignants, on a cherché à se doter d'un système d'évaluation institutionnelle pour obtenir les meilleures notes. Ce qui intéresse désormais les institutions ce sont les standards, pas les compétences. L'édumétrie, les principes de l'évaluation statistiques (selon les modèles de réponse à l'item et de Rasch en particulier), occupe ainsi une place prépondérante.
Le pilotage du système a besoin de statistiques, la politique des standards rayonne ainsi au détriment de ce qui intéresse les enseignants, les élèves et les parents, l'évaluation qualitative des progrès. J'ai dit que nous sommes arrivés en éducation à une Standards & poorisation. L'exemple suisse, qui a été présenté dans plusieurs ateliers, va malheureusement dans le même sens. Le mot standard figure en bonne place dans le projet Harmos. Les Canadiens ont également du mal à résister à la lame de fond même si tout le système éducatif est orienté aujourd'hui vers l'évaluation qualitative de tâches complexes en accordant une place signification à la compétence collective et sociale et pas uniquement aux connaissances.
Sur le terrain, en France, cette folie évaluative est omniprésente. Les enseignants évaluent sans arrêt (voir mon billet sur la fille de l'école primaire qui a subi 40 évaluation au premier semestre). Il faut cocher les cases des livrets de compétences (enfin, de connaissances), plus de 100 croix à mettre dans ce que certains nomment maintenant très justement le cimetière des croix. Les rapport britanniques, le système anglosaxon a une large avance en ce qui concerne la standardisation, se succèdent pour dénoncer les conséquences de ce système de testing perpétuel : stress des enfants, des parents des enseignants, bachotage dès le primaire voire la maternelle, les enseignants n'ont plus le temps de développer des apprentissages puisqu'il faut remplir les cases et évaluer selon les items des standards. En GB ou aux USA, les écoles sont classées, de plus en plus d'enquêtes apparaissent pour vérifier la sincérité des résultats, beaucoup d'écoles trichent pour obtenir de bons résultats.
Roegiers, lors de sa conférence, a justement dit que ce cadre de standardisation cache mal la marchandisation de l'école. On veut tout standardiser, nos besoins, nos habitudes, nos pensées, nous transformer en bons consommateurs dociles, en bons enseignants (les bonnes pratiques). Il n'y a plus de place pour la formation de citoyens responsables, autonomes, critiques. Ce système nous mène à une aliénation certaine.
L'université a suivi ces 3 dernières années le même chemin sous la conduite de Péchresse. Les universités doivent se soumettre aux agences de notation, l'aeres en particulier, pour obtenir des crédits. L'excellence est de règle et cache bien mal sa finalité libérale : nous devons proposer des projets d'excellence, faire partie de laboratoires d'excellence, d'unités d'excellence, proposer des articles dans des revues d'excellence, c'est-à-dire bien notées par les agences (donc dans des revues anglosaxonnes en publiant en anglais uniquement). On ne peut être débutant, en cours de formation, en recherche, il faut être conformes aux standards. C'est tout de même un comble pour l'université que l'on veut autonome de se soumettre à des standards décrétés par des agences institutionnelles pour avoir un accès à des crédits. Le choix est simple, se conformer ou bien disparaitre petit à petit.
Roegiers a raison de dire que la gouvernance se fait maintenant par les normes et les standards parce que c'est plus facile à adopter que les valeurs. Cela implique alors de se poser la question des valeurs, cela implique d'adopter simplement les valeurs ultra libérales du marché.
Il faudrait pourtant se poser la question du coût de ce système de pilotage et d'évaluation. Le chômage des jeunes est un exemple de coût. Comment le système éducatif, les éducateurs que nous sommes, peut-il accepter que plus de 20% des jeunes diplômés restent au chômage malgré leur qualification ? Par contre pour répondre à l'excellence des standards, nous nous voyons contraints de recruter des personnes cataloguées comme "excellentes". Nous sommes prêts à les payer "hors norme" avec pour conséquence de réduire ou de geler le recrutement d'autres personnels. Que fait-on alors des jeunes qui ont pourtant un potentiel fabuleux ? Ne faut-il pas se demander si nous souhaitons encore développer un service public d'éducation ?
Il ne serait pas difficile de montrer que l'évaluation par standards est encore moins équitable que l'évaluation traditionnelle. Combien d'enseignants, pour réussir les évaluations institutionnelles, aident les élèves plus faibles pour qu'ils réussissent les items des tests et donc pour que les résultats de l'école soient dans la bonne moyenne ? Tout est fait pour réussir ces standards, peu est fait pour que les enfants réussissent les apprentissages, qui ont besoin de temps et d'attention.
L'évaluation certificative et institutionnelle est devenue en moins de dix ans le fossoyeur des apprentissages. Nous sommes prisonniers de technocrates qui ont tout basé sur les standards, fondements indispensables de la marchandisation de l'éducation et du libéralisme. Sous nos yeux, au fil des jours, nous voyons que les pays sont mis en faillite au profit des intérêts de la finance internationale. N'est-il pas temps de voir que l'éducation est également en train d'être mise en faillite... plus vite qu'on ne le pense ?
http://www.thestar.com/news/insight/article/967443#article
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La conférence de Xavier Roegiers a créé une onde de choc salutaire, pour moi, en plaçant les valeurs et LE politique au coeur de la réflexion. Je dois dire que cette intervention sur le projet d'école n'a pas été appréciée par tous. Les défenseurs de l'évaluation par standards semblent en effet en nombre et s'opposent violemment à une évaluation alternative. L'évaluation par tâche complexe est pourtant mise en place dans plusieurs pays, en particulier l'approche intégrée. En langues, je parle d'approche par scénario de tâches intégrées, qui est dans la logique des tâches complexes, comme je l'explique dans le livre L'évaluation en langues (2011). L'approche par scénario de tâches intégrées pour l'apprentissage des langues existe en France depuis 20 ans, en particulier dans le cadre de la certification du DCL (1995), dont j'étais un des auteurs, et aussi dans le cadre de la certification CLES (2000), que j'ai eu l'honneur de piloter et de concevoir pour l'adapter au contexte universitaire.
Il est évident que l'évaluation des acquis de la formation pilote les apprentissages. Parler d'évaluation, c'est donc s'intéresser à la face cachée du système. Aujourd'hui, au lieu de dire qu'on évalue des connaissances, on affirme qu'on cherche à évaluer des compétences. De manière évidente le terme de compétence est devenu un attracteur qui permet de tout dire et son contraire. Les exemples proposés lors de ce colloque sont éclairants. L'exemple du système éducatif belge montre que ce qui prime aujourd'hui, depuis 2000, c'est l'évaluation institutionnelle externe pour le pilotage du système. J'ai pu montrer qu'en France l'essor de l'évaluation institutionnelle remonte aux mêmes dates. En effet, l'évaluation internationale Pisa a créé à cette époque une onde de choc politique. Mais au lieu de se demander comment améliorer les apprentissages et comment accompagner les enseignants, on a cherché à se doter d'un système d'évaluation institutionnelle pour obtenir les meilleures notes. Ce qui intéresse désormais les institutions ce sont les standards, pas les compétences. L'édumétrie, les principes de l'évaluation statistiques (selon les modèles de réponse à l'item et de Rasch en particulier), occupe ainsi une place prépondérante.
Le pilotage du système a besoin de statistiques, la politique des standards rayonne ainsi au détriment de ce qui intéresse les enseignants, les élèves et les parents, l'évaluation qualitative des progrès. J'ai dit que nous sommes arrivés en éducation à une Standards & poorisation. L'exemple suisse, qui a été présenté dans plusieurs ateliers, va malheureusement dans le même sens. Le mot standard figure en bonne place dans le projet Harmos. Les Canadiens ont également du mal à résister à la lame de fond même si tout le système éducatif est orienté aujourd'hui vers l'évaluation qualitative de tâches complexes en accordant une place signification à la compétence collective et sociale et pas uniquement aux connaissances.
Sur le terrain, en France, cette folie évaluative est omniprésente. Les enseignants évaluent sans arrêt (voir mon billet sur la fille de l'école primaire qui a subi 40 évaluation au premier semestre). Il faut cocher les cases des livrets de compétences (enfin, de connaissances), plus de 100 croix à mettre dans ce que certains nomment maintenant très justement le cimetière des croix. Les rapport britanniques, le système anglosaxon a une large avance en ce qui concerne la standardisation, se succèdent pour dénoncer les conséquences de ce système de testing perpétuel : stress des enfants, des parents des enseignants, bachotage dès le primaire voire la maternelle, les enseignants n'ont plus le temps de développer des apprentissages puisqu'il faut remplir les cases et évaluer selon les items des standards. En GB ou aux USA, les écoles sont classées, de plus en plus d'enquêtes apparaissent pour vérifier la sincérité des résultats, beaucoup d'écoles trichent pour obtenir de bons résultats.
Roegiers, lors de sa conférence, a justement dit que ce cadre de standardisation cache mal la marchandisation de l'école. On veut tout standardiser, nos besoins, nos habitudes, nos pensées, nous transformer en bons consommateurs dociles, en bons enseignants (les bonnes pratiques). Il n'y a plus de place pour la formation de citoyens responsables, autonomes, critiques. Ce système nous mène à une aliénation certaine.
L'université a suivi ces 3 dernières années le même chemin sous la conduite de Péchresse. Les universités doivent se soumettre aux agences de notation, l'aeres en particulier, pour obtenir des crédits. L'excellence est de règle et cache bien mal sa finalité libérale : nous devons proposer des projets d'excellence, faire partie de laboratoires d'excellence, d'unités d'excellence, proposer des articles dans des revues d'excellence, c'est-à-dire bien notées par les agences (donc dans des revues anglosaxonnes en publiant en anglais uniquement). On ne peut être débutant, en cours de formation, en recherche, il faut être conformes aux standards. C'est tout de même un comble pour l'université que l'on veut autonome de se soumettre à des standards décrétés par des agences institutionnelles pour avoir un accès à des crédits. Le choix est simple, se conformer ou bien disparaitre petit à petit.
Roegiers a raison de dire que la gouvernance se fait maintenant par les normes et les standards parce que c'est plus facile à adopter que les valeurs. Cela implique alors de se poser la question des valeurs, cela implique d'adopter simplement les valeurs ultra libérales du marché.
Il faudrait pourtant se poser la question du coût de ce système de pilotage et d'évaluation. Le chômage des jeunes est un exemple de coût. Comment le système éducatif, les éducateurs que nous sommes, peut-il accepter que plus de 20% des jeunes diplômés restent au chômage malgré leur qualification ? Par contre pour répondre à l'excellence des standards, nous nous voyons contraints de recruter des personnes cataloguées comme "excellentes". Nous sommes prêts à les payer "hors norme" avec pour conséquence de réduire ou de geler le recrutement d'autres personnels. Que fait-on alors des jeunes qui ont pourtant un potentiel fabuleux ? Ne faut-il pas se demander si nous souhaitons encore développer un service public d'éducation ?
Il ne serait pas difficile de montrer que l'évaluation par standards est encore moins équitable que l'évaluation traditionnelle. Combien d'enseignants, pour réussir les évaluations institutionnelles, aident les élèves plus faibles pour qu'ils réussissent les items des tests et donc pour que les résultats de l'école soient dans la bonne moyenne ? Tout est fait pour réussir ces standards, peu est fait pour que les enfants réussissent les apprentissages, qui ont besoin de temps et d'attention.
L'évaluation certificative et institutionnelle est devenue en moins de dix ans le fossoyeur des apprentissages. Nous sommes prisonniers de technocrates qui ont tout basé sur les standards, fondements indispensables de la marchandisation de l'éducation et du libéralisme. Sous nos yeux, au fil des jours, nous voyons que les pays sont mis en faillite au profit des intérêts de la finance internationale. N'est-il pas temps de voir que l'éducation est également en train d'être mise en faillite... plus vite qu'on ne le pense ?
http://www.thestar.com/news/insight/article/967443#article


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